juin 14, 2024
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RAPPORT DU CENTRE FRANÇAIS DE RECHERCHE SUR LE RENSEIGNEMENT : La CIA et la guerre en Ukraine

Le rapport du CF2R rappelle d’emblée qu’au courant de l’année 2023 et début 2024, plusieurs journaux américains ont révélé l’ampleur de l’aide apportée par la CIA aux services spéciaux ukrainiens. Des opérations qui vont de l’infiltration en territoire ennemi au sabotage, en passant par les assassinats ciblés. Ces médias attestent ainsi que depuis 2014, l’Agence a dépensé́ des dizaines de millions de dollars pour réorganiser les services ukrainiens, former de nouvelles unités d’action clandestine, fournir des systèmes de surveillance avancés et construire de nouvelles infrastructures afin d’espionner la Russie. Elle a également livré à son allié – mais aussi reçu de lui – une quantité impressionnante de renseignements.

L’auteur note que parallèlement à cet engagement massif et sans ambigüité aux côtés de Kiev, les médias américains insistent néanmoins sur l’autre préoccupation qui animerait la CIA : limiter les actions trop offensives de Kiev contre la Russie afin d’éviter que le conflit ne s’étende au-delà̀ des frontières de l’Ukraine, ou ne provoquent une escalade pouvant conduire à un affrontement nucléaire. Le défi est donc de savoir jusqu’où ne pas aller trop loin… Afin de mieux mesurer l’ampleur de l’engagement de la CIA en Ukraine, il convient d’en rappeler les origines historiques et d’en analyser les opérations à partir des sources disponibles afin d’essayer de déterminer si l’agence essaie de limiter les dérapages du conflit ou s’attache seulement à le faire croire.

LES ACTIONS DE LA CIA AVANT LE CONFLIT

Pour aborder ce sujet, le rapport du CF2R a d’abord évoqué des liens anciens avec l’Ukraine. L’auteur souligne que les liens entre l’Ukraine, les États-Unis et l’OTAN ne remontent pas au 24 février 2022, date du déclenchement de « l’Opération miliaire spéciale » (OMS) russe. Ni même à 2014, lors de la Révolution orange puis de la récupération de la Crimée par la Russie. Ils datent de la Guerre froide, période pendant laquelle l’OTAN et Union soviétique se livrèrent à une intense guerre secrète.

A ce propos, Eric Décéné a parlé des réseaux de la Guerre froide. Le chercheur rappelle que dès sa création (1947), la CIA a soutenu et financé des organisations ukrainiennes ultranationalistes et pronazies – ayant clairement collaboré avec le IIIe Reich pendant la Seconde Guerre mondiale – à vocation antisoviétique pour tenter de déstabiliser l’Ukraine et affaiblir Moscou. En 1948, alors que la crise avec l’URSS s’aggrave, la CIA décide que l’Armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA) de Mykola Lebed pourrait servir à des opérations de résistance et de renseignement derrière les lignes soviétiques. L’Agence lui fournit alors argent, armes et matériel. Cette opération hautement secrète est baptisée Cartel, puis renommée Aerodynamic. Elle va prendre une ampleur considérable et va se prolonger pendant toute la durée de la Guerre froide, jusqu’au début des années 1990. Elle aide à comprendre les événements actuels. Aerodynamic consiste en l’infiltration et l’exfiltration d’Ukraine d’agents formés par les Américains. Selon Richard Breitman et Norman Goda, les évaluations faites par la CIA au début des années 1950 révèlent « un mouvement clandestin bien établi et sûr » en Ukraine. Washington se félicite du haut niveau d’entraînement de l’UPA et de son potentiel en matière d’actions de guérilla. La CIA décide donc de renforcer encore ses activités afin d’exploiter le mouvement clandestin à des fins de résistance et de renseignement. Ses documents apprennent qu’en cas de guerre, l’UPA aurait pu activer quelque 100 000 combattants. Mais les Soviétiques vont tout faire pour mettre fin à ses activités : entre 1949 et 1953, un grand nombre de ses membres sont tués ou capturés. En 1954, la CIA est contrainte d’arrêter la phase la plus agressive d’Aerodynamic, mais n’annule pas l’opération. Elle va désormais s’orienter vers l’action psychologique.

En effet, à partir de 1953, Lebed – réfugié aux États-Unis en 1949 – et un groupe de collaborateurs commencent à travailler sur des journaux, des programmes radio et des livres afin de diffuser secrètement le nationalisme ukrainien dans le pays. À partir de 1955, un grand nombre de tracts sont largués par voie aérienne, tandis qu’une émission de radio intitulée Nova Ukraina est diffusée depuis Athènes. Comme l’expliquent Breitman et Goda, des bulletins d’information, journaux et magazines en ukrainien et d’autres publications sont envoyés à des bibliothèques, des institutions culturelles, des bureaux administratifs et des particuliers. Ces activités ont pour but de renforcer la résistance antisoviétique en encourageant le nationalisme ukrainien. La CIA soutient très activement cette campagne, car elle est en consciente qu’un fort sentiment nationaliste continue d’exister dans le pays et décide de l’exploiter en tant qu’arme face à l’URSS. L’UPA et Lebed ne sont pas les seuls à recevoir un soutien occidental. Selon des documents rendus publics, le leader nationaliste Stepan Bandera4 a été recruté en 1948 par le MI 6 britannique pour former des agents chargés d’opérer sur le territoire soviétique dans le cadre de missions de sabotage et d’assassinat. En 1956, Bandera est ensuite coopté par l’Organisation Gehlen – l’ancêtre du service de renseignement extérieur de la République fédérale d’Allemagne, le Bundesnachrichtendienst (BND) –, une structure secrète créée en avril 1946 par les Américains sur la base du Fremde Heere Ost (FHO), le service de renseignement militaire de Wehrmacht sur le front de l’Est.

L’auteur a ensuite s’est penché sur le thème : de l’action paramilitaire à l’action politique clandestine. A l’en croire, à l’issue de la Guerre froide, l’intérêt d’entretenir et de ravitailler des réseaux à vocation paramilitaire ne présente plus d’intérêt en raison de la dislocation de l’URSS et de l’indépendance de l’Ukraine, en août 1991. Toutefois, l’un des objectifs américains est de faire en sorte que les nouveaux États indépendants soient favorables à Washington et éloignés, si ce n’est hostiles, à Moscou. La CIA va alors changer de méthode et l’action politique clandestine va succéder à l’action paramilitaire et aux opérations psychologiques. Avant toute chose, il convient de rappeler ce qu’est l’action politique clandestine (Special Political Action) et l’usage qu’en a fait le gouvernement américain via son agence de renseignement. L’action politique fait partie des modes d’action privilégiés de la CIA pour influencer les événements internationaux dès sa création en 1947. Le recours à cette technique leur vient des Britanniques, qui ont très largement influencé l’Office of Strategic Services (OSS), puis la CIA. En effet, pendant la Seconde Guerre mondiale, l’OSS ne pratiqua que l’espionnage et les opérations paramilitaires clandestines. Vers la fin du conflit, c’est le MI 6 qui l’initia à l’action politique. Lors de la création de la CIA, les Américains vont consolider l’expérience acquise pendant la Seconde Guerre mondiale et tirer bénéfice de l’étude des actions du Political Warfare Executive (PWE) britannique et de l’Office of War information (OWI) américain, deux organisations en charge de la propagande politique et de la guerre de l’information pendant le conflit. Comme l’explique Samuel Halpern, « la plupart des gens assimilent l’action clandestine à l’action paramilitaire, ce qui est faux. (…) Lorsque l’Agence a financé des actions politiques en Italie et en France en 1947 et 1948, il ne s’agissait pas d’actions paramilitaires, mais simplement d’un soutien politique ». C’est en effet là une spécialité du service de Sa Majesté. « Les Britanniques sont toujours meilleurs dans ce domaine ; ils nous l’ont appris à l’OSS. Ils ont une approche beaucoup plus discrète, plus professionnelle ».

LE RÔLE DE LA CIA DANS LE COUP D’ÉTAT DE MAÏDAN (2014)

Début 2014, lorsqu’éclate la révolution de Maïdan à Kiev, la CIA est cette fois clairement à la manœuvre1 sous la supervision de la diplomate Victoria Nuland, responsable du dossier ukrainien au sein de l’administration Obama. Le but de l’opération est de remplacer le président Viktor Ianoukovitch, pro-russe – et qui vient de rejeter un accord d’association économique avec l’Union européenne au profit d’un autre, avec la Russie –, par un leader prêt à couper les liens avec Moscou. Pourtant, le président Ianoukovitch a été légalement élu et le scrutin s’est déroulé en présence d’observateurs de l’OSCE. Mais Washington a décidé qu’il devait être renversé.

Au fur et à mesure que la contestation se radicalise, le rôle joué par les organisations nationalistes d’extrême droite ne cesse de s’affirmer (Svoboda, Pravyï Sektor, etc.). Elles s’emparent d’armes dérobées à la police et dans plusieurs garnisons militaires et se disent prêtes à combattre les forces gouvernementales. Les tensions s’aggravent et des affrontements meurtriers ont lieu. Après plusieurs semaines d’émeutes, Ianoukovitch est destitué par le Parlement (Rada). Un gouvernement intérimaire pro-européen est alors mis en place et signe l’accord d’association avec l’UE. Il se livre ensuite à désoviétisation généralisée du pays, révoquant tous les fonctionnaires associés au régime renversé, et abroge la loi sur les langues officielles régionales. Le russe (mais aussi le roumain, le hongrois et le tatar de Crimée) perd son statut de langue officielle, alors qu’il est parlé par la majorité des habitants du sud-est du pays.

La « victoire » occidentale sera de courte durée, car cette décision met le feu aux poudres. Aussitôt, du Donbass à la Crimée, des mouvements de contestation se multiplient, puis se transforment en unités d’autodéfense face à l’intransigeance du nouveau régime et à sa volonté d’imposer ses décisions par la force. En mars 2014, la République autonome de Crimée est de facto rattachée à la Russie et les oblasts de Donestk et Lougansk réclament un statut d’autonomie. Des référendums d’autodétermination sont organisés dans ces trois provinces qui voient les russophones l’emporter largement. Face à ces événements, l’armée ukrainienne est rapidement dépassée. Aussitôt, Washington accroît son assistance au nouveau régime qu’il a mis en place à Kiev. Des dizaines de conseillers militaires et des spécialistes des services de renseignement américains et britanniques arrivent afin de conseiller le gouvernement ukrainien ainsi que le révèle en mai 2014 le quotidien allemand Bild am Sonntag.

Citant des sources du renseignement allemand, il précise que ces agents de la CIA et du FBI aident Kiev à mettre un terme à la rébellion dans l’est de l’Ukraine et à construire un dispositif de sécurité efficace. Selon le journal allemand, les officiers américains ne sont pas directement engagés dans les affrontements avec les séparatistes prorusses : « Leur activité est cantonnée à la capitale ». Les agents du FBI assistent également le nouveau régime dans sa lutte contre le crime organisé tandis qu’une équipe spécialisée dans les affaires financières aide à identifier les origines de la fortune de l’ancien président Viktor Ianoukovitch. Mais la situation est désespérée. Le 12 février 2015, Kiev doit se résoudre à signer les accords de Minsk II avec les deux républiques autoproclamées du Donbass. La France, l’Allemagne et la Russie se portent garantes de leur application. Le cessez-le-feu est conditionné, en particulier, à la mise en place d’un statut d’autonomie pour les deux territoires et au retrait des troupes étrangères.

LE DÉVELOPPEMENT DE L’ASSISTANCE MILITAIRE AU NOUVEAU RÉGIME

Mais, ainsi qu’en ont témoigné François Hollande et Angela Merkel, les accords de Minsk ne seront pas respectés par les Occidentaux. Depuis la prise de contrôle de la Crimée par la Russie, l’assistance militaire de l’OTAN s’est développée rapidement, de manière officielle, mais aussi clandestine. Les États-Unis et leurs alliés se concentrent sur la formation, la réorganisation et le réarmement de l’armée ukrainienne, en mettant d’abord l’accent sur la mise en place de forces à vocation défensive, afin de dissuader une invasion russe, mais ne représentant aucune menace pour Moscou. Cette mission est confiée à partir de 2015 au Joint Multinational Training Group-Ukraine (JMTG-U) qui crée un Combat Training Center à Yavoriv, dans l’ouest de l’Ukraine. Des membres des forces spéciales américaines (Bérets verts, SEALs, spécialistes des affaires civiles et des opérations psychologiques) et d’autres pays de l’OTAN y sont envoyés comme instructeurs, mais ne participent pas aux combats dans le Donbass. Ils se limitent à former les Ukrainiens pour les préparer à mener une guerre de type guérilla. Au total, de 2015 à février 2022, les instructeurs américains auraient formé 27 000 soldats ukrainiens à Yavoriv. Il convient d’y ajouter tous ceux qui sont passés entre les mains des conseillers militaires d’une douzaine de pays, dont la France.

LA COOPÉRATION EN MATIÈRE DE RENSEIGNEMENT

C’est en 2014 que la CIA commence à coopérer étroitement avec les services ukrainiens: le SBU4 , chargé du contre-espionnage et de la sécurité intérieure, et le HUR5 , chargé du renseignement militaire.

Des débuts prudents :  Ce sont les Ukrainiens qui entreprennent les premières démarches. Plusieurs responsables de leurs services de renseignement courtisent assidûment la CIA.

Le premier, Valentyn Nalyvaichenko, le chef du SBU, contacte les chefs de poste de la CIA et du MI6 à Kiev et leur demande de l’aide pour reconstruire intégralement son service, leur proposant un partenariat à trois. Puis Nalyvaichenko fait appel à la CIA pour obtenir des images aériennes du Donbass afin l’aider à y conduire des opérations. John Brennan, le directeur de la CIA, se rend alors à Kiev et se déclaré intéressé par le développement d’une relation avec le SBU, mais seulement à un rythme que déterminera l’Agence. En effet, en raison de l’instabilité politique du pays et de la situation de guerre civile qu’il connaît, il n’est pas certain que son interlocuteur reste suffisamment longtemps en place pour développer une coopération durable. De plus, Brennan demande aux Ukrainiens de prouver qu’ils peuvent fournir des renseignements de haute valeur à l’Agence. Et avant toute collaboration, Nalyvaichenko doit surtout se débarrasser des espions russes qui infestent son service. Ainsi, comme le rapportent Greg Miller et Isabelle Khushudyan du Washington Post, « les premières phases de la coopération ont été timides étant donné que les deux parties craignaient que les services ukrainiens ne soient encore fortement pénétrés par le FSB».

La réforme du renseignement militaire ukrainien : Parallèlement, en 2015, le général Valeriy Kondratiuk, chef du HUR rencontre le représentant de la Defense Intelligence Agency (DIA) à Kiev et lui remet des renseignements ultrasecrets sur la flotte russe du Nord, notamment des informations détaillées sur les derniers modèles de sous-marins nucléaires produits par Moscou. Après évaluation, les analystes militaires américains concluent que les documents sont authentiques, Washington autorise donc la CIA à bâtir un partenariat avec le HUR. Le général Kondratiuk sait qu’il avait besoin de l’Agence pour renforcer son service et la CIA pense que le HUR peut l’aider à recruter des espions à l’intérieur de la Russie. Aussi, en 2016, la CIA accepte d’aider le renseignement militaire ukrainien à se moderniser.

Comptant alors moins de 5 000 employés, le HUR est un service plus petit que le SBU. Il dispose d’un personnel plus jeune, comprend moins d’anciens de l’époque soviétique dans ses rangs et est donc moins susceptible d’être pénétré par les services russes. « Nous avons estimé que le HUR était une organisation plus petite et plus souple sur laquelle nous pouvions avoir plus d’impact » déclare un ancien responsable des services de renseignement américains qui a travaillé en Ukraine. « Nous lui avons donné un équipement et une formation entièrement nouveaux [et] l’avons en quelque sorte reconstruit à partir de zéro ». Craignant que les installations du HUR n’aient été piégées (micros) par les services russes, la CIA finance alors la construction de nouveaux bâtiments afin d’héberger les directions chargées du renseignement électronique et des opérations spéciales. Puis la CIA aide le HUR et à améliorer ses capacités d’interception des communications militaires russes en lui fournissant des systèmes de surveillance et d’écoute électronique de pointe – notamment des équipements mobiles destinés à être placés dans l’une des douze bases secrètes installées par l’Agence à proximité des zones contrôlées par la Russie dans l’est de l’Ukraine – mais aussi des logiciels spécialisés pour intercepter les téléphones portables des fonctionnaires du Kremlin se rendant dans le Donbass et en Crimée. Tous les renseignements recueillis sont partagés avec les Américains. Ces nouvelles capacités permettent au HUR de décupler son action. Selon l’un de ses responsables, « en une journée, nous pouvions intercepter 250 000 à 300 000 communications provenant de l’armée russe et des unités du FSB. (…) Il y avait tellement d’informations que nous ne pouvions pas les gérer nous-mêmes3 ». Des tonnes de données sont relayées par la CIA jusqu’à Washington, où elles sont exploitées par les analystes de la CIA et de la NSA. Le HUR devient ainsi le principal interlocuteur du renseignement américain, car il jouit d’une réputation bien meilleure que le SBU et fait des efforts réels pour se réformer et s’affranchir de son passé soviétique.

LA FORMATION D’UNITÉS DE RÉSISTANCE ET DE SABOTAGE

Parallèlement, à partir de la fin de 2014, des paramilitaires de la CIA sont envoyés dans l’est de l’Ukraine pour former les unités spéciales de Kiev à lutter contre les forces russes et leurs alliés séparatistes dans le Donbass.

La mise en place de cellules clandestine :  Les instructeurs chevronnés du Special Activities Center (SAC ) enseignent à leurs homologues ukrainiens les techniques de guerre irrégulière afin qu’ils puissent, le cas échéant, conduire une guérilla efficace contre l’armée russe. Le programme de formation couvre de nombreux domaines : tactiques de combat non conventionnelles, utilisation des missiles Javelin, tir de précision, techniques de camouflage, communications secrètes, etc. Par ailleurs, diverses caches d’armes et de matériels sont aménagées dans le pays, avec l’aide de l’Agence, mais aussi du MI 6, en prévision d’une éventuelle agression russe. La CIA forme également un commando d’élite du HUR – connu sous le nom d’Unité 22458 – dont la mission est de capturer des drones et du matériel de communication russes afin que les techniciens de la CIA puissent en faire la rétro-ingénierie et casser les systèmes de cryptage de Moscou. Toutefois, l’Agence ne voulant surtout pas d’une confrontation directe avec les Russes, le nombre de paramilitaires initialement envoyés dans l’est de l’Ukraine est inférieur à dix. Et leurs règles d’engagement sont claires : conseiller et former, mais en aucun cas prendre part au combat, et veiller à ne pas aggraver les tensions afin de ne pas donner à la Russie une raison d’intervenir.

L’apparition des premières dissensions : Toutefois, en contrepartie de l’aide apportée aux deux services ukrainiens, la Maison-Blanche insiste sur le fait que les opérations offensives doivent être limitées à la collecte de renseignements, afin de ne pas provoquer les Russes. Surtout, les assassinats et les sabotages doivent être bannis. Mais cette « ligne rouge » déplaît à Kiev. Au fur et à mesure que le partenariat entre le SBU, le HUR et la CIA se renforce, les Ukrainiens sont agacés de la retenue excessive de Washington.

Le repli face à l’attaque russe : En mars 2021, l’armée russe commence à masser des troupes le long de la frontière avec l’Ukraine. La question demeure de savoir s’il s’agit d’un bluff de Vladimir Poutine ou de la préparation d’une agression. Les services américains et britanniques disposent de moyens d’interception auxquels les Ukrainiens n’ont pas accès. Les renseignements obtenus par ce biais leur permettent – selon eux – d’obtenir des listes de responsables ukrainiens que les Russes prévoient de capturer ou d’éliminer et les noms de ceux que le Kremlin espère installer au pouvoir. William Burns, le nouveau directeur de la CIA, se rend à Kiev en janvier 2022 pour en informer Volodymir Zelensky, mais celui-ci et plusieurs de ses principaux conseillers ne sont pas convaincus par ses informations. Début 2022, alors que, selon les Américains, la menace d’une invasion russe devient de plus en plus plausible, l’administration Biden retire son personnel diplomatique du pays, ainsi que les membres de la CIA, car elle est « terrifiée à l’idée que même les clandestins soient en première ligne » et puissent être capturés. Toutefois, à la demande de William Burns, un petit groupe d’officiers paramilitaires de la CIA reste en Ukraine – transféré dans un complexe hôtelier dans l’ouest du pays – car ils ne veulent pas abandonner leurs partenaires. Deux jours avant l’invasion du 24 février, un réseau de communications clandestines est activé pour mettre en alerte les cellules dormantes. Un amateur d’écoutes très au fait de ce type d’émission rapporte avoir capté, le 6 février vers 2 heures du matin, heure française, une série de chiffres en langue anglaise.

Ce type de transmission a la particularité de diffuser une mélodie avant et/ou après ses messages afin d’être clairement identifiée par le ou les destinataires. Dans le cas présent, il s’agissait de la mélodie « Lincolnshire Poacher » connue pour avoir été utilisée par le MI 6 britannique pendant la Guerre froide depuis un émetteur installé à Chypre. Ce site émettait à destination de ses agents en URSS. Cette station n’avait pas été réentendue depuis juillet 2008. Le but de cette transmission a comme objectif de réactiver les moyens radioélectriques traditionnels pour communiquer avec des éléments prédéployés à l’Est. Les membres des cellules clandestines se rendent alors dans les caches dissimulées à travers le pays et pour y récupérer armes, explosifs et matériels nécessaires aux opérations à venir, puis attendent l’ordre de frapper leurs cibles. Les premiers actes de sabotage ont eu lieu en Biélorussie où des cheminots et des commandos s’attaquent au réseau ferré par lequel sont acheminées les forces russes.

Selon le Washington Post, le 26 février, cinq sabotages interrompent presque complètement le trafic ferroviaire. Puis, face à la rapide avancée des forces russes au cours des premières semaines de la guerre, les réseaux de partisans entrent en action dans l’est et le sud du pays, assassinant des collaborateurs locaux et aidant les forces ukrainiennes à cibler les positions russes.

L’ACTION DE LA CIA DEPUIS LE DÉBUT DU CONFLIT (2022-2024)

Après que l’administration Biden ait évacué tout le personnel américain d’Ukraine dans les semaines précédant le déclenchement de l’opération militaire spéciale russe, les officiers de la CIA présents dans un hôtel de l’ouest de l’Ukraine restent la seule présence du gouvernement américain sur le terrain. Pendant l’invasion, ils transmettent à leurs homologues ukrainiens des renseignements essentiels, notamment sur les axes de l’offensive russe, ses objectifs et les moyens engagés. « Sans eux, nous n’aurions pas pu résister aux Russes, ni les battre » a déclaré Ivan Bakanov, qui dirigeait alors le SBU.

Depuis le début du conflit, la CIA n’a cessé de renforcer son soutien aux services ukrainiens. Selon l’hebdomadaire américain Newsweek de nombreux officiers de l’agence se trouvent aujourd’hui en Ukraine et leurs activités vont de la formation et de l’assistance à l’utilisation de systèmes d’armes occidentaux jusqu’à l’échange de renseignements avec les services ukrainiens. Mais ils évitent le contact direct avec les forces russes. La CIA assume le rôle « d’espion, de négociateur, de fournisseur de renseignements, d’opérateur logistique, de gestionnaire des relations avec l’OTAN et, surtout, de garant du maintien de la guerre » dans des limites raisonnables, afin de ne pas déclencher une montée aux extrêmes, que ni Washington ni Moscou ne souhaitent. Dans le cadre de ce conflit, la CIA intervient dans l’ensemble des domaines de la guerre secrète : renseignement, contre-espionnage et différentes formes d’action clandestine (politique, psychologique et paramilitaire), avec plus ou moins de réussite.

L’ACTION DES AUTRES SERVICES AMÉRICAINS ET DES FORCES SPÉCIALES

La CIA n’est pas le seul service américain à aider Kiev en matière de renseignement et de ciblage des forces russes. Les autres services de renseignement américain – Defense Intelligence Agency (DIA), National Geospatial Intelligence Agency (NGIA) et surtout National Security Agency (NSA) – assistent également les forces ukrainiennes.

Ainsi, début janvier 2023, un média du Donbass déclarait que la frappe ukrainienne contre Makiivkva (Russie) avait été déclenchée après la détection d’une forte concentration de téléphones portables appartenant à des abonnés russes. La localisation précise du bâtiment où se trouvaient ces appareils aurait été fournie aux Ukrainiens par la NSA. Si d’un point de vue technique, Kiev dispose des moyens permettant de détecter la présence – voire même d’intercepter les communications – de téléphones portables, la localisation aussi précise du bâtiment abritant ces terminaux, situé dans une zone russe ne semblait pas être à sa portée. Il est donc très vraisemblable que les services américains aient fourni ces renseignements à leur allié ukrainien.

C’est d’autant moins surprenant que l’US Air Force et ses alliés de l’OTAN mènent quotidiennement des missions aériennes de recueil de renseignements d’origine électromagnétique à proximité des frontières de l’Ukraine, mais également de celles de la Biélorussie, de la Moldavie ou encore en mer Noire.

De même, peu après l’invasion de l’Ukraine par la Russie en février, le 10th Special Forces Group américain a discrètement mis en place une cellule de planification en Allemagne afin de coordonner l’assistance militaire des pays de la coalition aux forces spéciales ukrainiennes. Jusqu’en janvier 2022, le 10th SFG2 prenait en charge l’essentiel de la formation des commandos ukrainiens sur la base militaire de Yavoriv, dans l’ouest du pays. La formation portait sur la reconnaissance, les communications et la médecine du champ de bataille, en plus des tactiques de combat en petites équipes. La formation mettait surtout l’accent sur les opérations de résistance et de guérilla, telles que définies dans le Resistance Operational Concept (ROC) de l’OTAN. Le nombre total d’instructeurs américains opérant sur le terrain en Ukraine était estimé à 150. En février 2022, les membres des forces spéciales ont quitté le pays afin d’éviter une confrontation directe avec les forces russes. Seul un petit nombre d’opérateurs chargés de missions « autres que la formation » est demeuré sur place. Mais depuis, l’United States Special Operations Command (USSOCOM) a repris son aide. Des membres du 1st Special Forces Operational Detachment Delta (Delta Force) opéreraient en Ukraine depuis le début de la guerre3 et le Joint Special Operations Command (JSOC) soutiendrait les opérations de sabotage ukrainiennes derrière les lignes russes en fournissant des informations de ciblage provenant de plateformes de renseignement, de surveillance et de reconnaissance qui surveillent le champ de bataille. Parallèlement, quelques dizaines de commandos d’autres pays de l’OTAN – Britanniques, Canadiens, Polonais et Lituaniens, mais aussi Français – travaillent également en Ukraine formant et conseillant les soldats ukrainiens.

UNE VOLONTÉ D’ÉVITER L’ESCALADE DU CONFLIT ?

Les opérations militaires et clandestines contre une puissance nucléaire, même par le biais d’un « proxy », présentent un risque élevé de provoquer une extension du conflit sur d’autres théâtres, voire une escalade vers la guerre nucléaire. Ce risque majeur doit donc être pris en compte et maitrisé, ce que paraissent avoir fait Américains et Russes.

Selon l’hebdomadaire américain Newsweek, en janvier 2022, un mois avant l’invasion russe, Washington et Moscou auraient établi une série de « règles » afin d’empêcher que le conflit russo-ukrainien devienne incontrôlable et dégénère en une guerre entre la Russie et l’OTAN. Les deux États ont une grande expérience de ce type d’accord, car ils l’ont fait tout au long de la Guerre froide. Ce sont les Américains, via la CIA, qui ont pris l’initiative de cette démarche. Lors d’une visite de William Burns à Moscou, la Russie se serait engagée à ne pas étendre le conflit au-delà des frontières de l’Ukraine et à ne pas recourir aux armes atomiques. En retour, la Maison Blanche aurait assuré le Kremlin que Kiev « ne prendrait aucune mesure qui pourrait menacer directement la Russie ou la survie de l’État russe » et qu’elle y veillerait. Par ailleurs, l’administration Biden « s’est engagée à ce que les États-Unis ne combattent pas directement et ne cherchent pas à changer le régime ». La Russie a clairement fait savoir qu’elle était prête à frapper les éléments de l’OTAN qui aident l’Ukraine si ces engagements n’étaient pas respectés. Il ne faut pas sous-estimer «la priorité de l’administration Biden, qui est de maintenir les Américains à l’abri du danger et de rassurer la Russie sur le fait qu’elle n’a pas besoin d’escalader » a déclaré un responsable du renseignement américain à Newsweek. « Il s’agit d’un exercice d’équilibre délicat, notre agence doit être très active dans la guerre tout en ne contredisant pas l’engagement principal de l’administration Biden : à savoir qu’il n’y aura pas de bottes américaines sur le sol ukrainien », a ajouté un membre de la CIA.

En coulisses, Washington a donc dû convaincre les Ukrainiens et les membres de l’OTAN d’accepter les limites fixées avec Moscou, car certains pays, notamment le Royaume-Uni et la Pologne, étaient prêts à aller plus loin que les États-Unis dans ce conflit. En conséquence, « La CIA opère en Ukraine, selon des règles strictes et en limitant le nombre de personnes pouvant se trouver dans le pays à un moment donné ». Les membres de l’Agence présents sur place ne seraient guère plus d’une centaine. Mais une fois ses règles établies, l’Agence s’est consacrée à soutenir massivement les services ukrainiens dans leur combat contre les Russes. Cependant, il ne semble pas que la CIA se soit livrée à des actions directes ou ait engagé des éléments du Special Activities Center dans des opérations en territoire russe. Son rôle se limite, en matière d’action, au conseil opérationnel au profit des services ukrainiens. L’Agence a même tenu à se distancier des actions les plus provocatrices de l’Ukraine, notamment les sabotages et les assassinats réalisés sur le territoire russe. Toutefois, il importe d’évaluer si cette distanciation est réelle et si les « lignes rouges » n’ont pas été régulièrement franchies.

L’IMPLICATION DE LA CIA DANS LES SABOTAGES ET LES ASSASSINATS PERPÉTRÉS PAR LES SERVICES UKRAINIENS

La coopération entre le HUR, le SBU et la CIA est très étroite et les trois agences mènent une très active guerre de l’ombre contre la Russie. Depuis le début du conflit, elles ont lancé des dizaines d’opérations spéciales dans les provinces russophones du Donbass et sur le territoire de la Fédération de Russie.

Toutes ces actions ukrainiennes ont été planifiées grâce à l’assistance de la CIA : frappe de drones à longue portée contre le Kremlin et Moscou, raids contre des cibles stratégiques, sabotages, assassinats de commandants militaires et de collaborateurs des Russes, etc. Bien qu’aucun membre du personnel américain ne soit a priori impliqué sur le terrain dans l’exécution de ces missions, ce sont des officiers paramilitaires de l’Agence qui commandent et contrôlent les opérations. Les Ukrainiens bénéficient en effet presque toujours d’un soutien américain en matière de surveillance aérienne pour leurs opérations derrière les lignes russes. De plus, chacune nécessiterait, avant son déclenchement, l’autorisation directe de la Maison-Blanche.

LE SABOTAGE DE NORDSTREAM : UNE OPÉRATION DE LA CIA ?

Les deux gazoducs Nord Stream 1 et 2, reliant la Russie et l’Allemagne, s’étendent côte à côte sur plus de 1 200 kilomètres sous la mer Baltique et sont séparés d’un peu plus d’un kilomètre. Nord Stream 1, construit par l’entreprise d’État russe Gazprom, les groupes allemands Wintershall et EON Ruhrgas, l’entreprise française Engie et la société néerlandaise Gasunie est entré en service en 2012 et acheminait chaque année, avant le sabotage, environ 110 milliards de mètres cubes de gaz naturel à destination de l’Allemagne.

Nord Stream 2 devait doubler cette capacité et fournir plus de 50% de la consommation annuelle de Berlin. Toutefois, ce second gazoduc a été plus controversé. Les États-Unis et de nombreux États membres de l’UE ont demandé à Berlin de mettre un terme au projet par crainte d’une dépendance énergétique accrue vis-à-vis de la Russie. L’Allemagne a finalement décidé de suspendre la certification de Nord Stream 2 en février 2022, peu avant l’invasion russe, en raison de la reconnaissance par la Russie de l’indépendance des provinces de Lougansk et de Donetsk. Les deux gazoducs du système Nord Stream ont été sabotés en mer Baltique le 26 septembre 2022. Le sabotage ne fait aucun doute puisque quatre fuites ont été détectées au même endroit, à la suite de deux explosions, ressenties par les sismographes et localisées dans les eaux internationales, au large de l’île danoise de Bornholm. À cette époque, Moscou avait déjà cessé de livrer du gaz via Nord Stream 1 et Nord Stream 2 n’était pas encore entré en service. D’après l’enquête de Gazprom, rendue publique le 1er novembre 2022, une des explosions – dont la puissance a été équivalente à une charge de 700 kg d’explosifs – a provoqué la destruction du gazoduc sur 250 mètres de longueur. Une canalisation de 40 mètres de long a été arrachée, pliée à 90° et projetée vers l’autre gazoduc. Des cratères de 3 à 5 mètres de profondeur ont été laissés par les explosions. Diverses hypothèses ont été formulées quant à la responsabilité de ce sabotage : la Russie, l’Ukraine, la Pologne et les États-Unis ont été notamment soupçonnés, sans toutefois qu’aucune preuve ne soit produite. À défaut d’éléments probants permettant d’imputer la responsabilité d’un tel acte de guerre à l’un ou l’autre État, il est intéressant d’étudier à qui profite ce sabotage.

PEUT-ON ENCORE CROIRE LA CIA ET LA COMMUNAUTÉ AMÉRICAINE DU RENSEIGNEMENT ?

Les révolutions de velours en RDA, en Bulgarie, en Roumanie et en Tchécoslovaquie (1989), le renversement de Milosevic en Serbie (2000), la Révolution des roses en Géorgie (2003), la Révolution orange en Ukraine (2004) et les « printemps arabes (20111 ) illustrent les succès de la nouvelle forme d’action politique du gouvernement américain développée depuis la fin de la Guerre froide, combinant l’action de plusieurs acteurs nationaux (CIA, département d’État, fondations, ONG, etc.) et tirant parti de l’entrée de nos sociétés dans l’ère de l’information. La révolution de Maïdan (2014) en est l’apogée. Elle marque aussi le début de certaines limites opérationnelles de ce mode d’action et la prise de conscience que cette méthode peut aussi se retourner contre les États-Unis.

En effet à partir de 2014, l’outil commence à échapper à ses concepteurs : la liberté d’expression prônée par Washington et les instruments développés pour assurer le succès de sa politique permettent aux habitants de la Crimée de choisir le rattachement à la Russie. Puis le Brexit (2020), qui n’était aucunement souhaité par les élites américaines et britanniques, les a de nouveau pris de court, car un mouvement populaire de fond qu’elles ne contrôlaient pas a mis leur stratégie en échec. En réalité, les Spins Doctors américains n’ont pas perçu qu’à partir du milieu des années 2010, les médias sociaux ont commencé à dépasser les médias traditionnels en termes d’impact sur l’opinion. Des mouvements indépendants ou des groupes dissidents ont acquis plus de followers et d’écho que les moyens mis en place par Washington et ont commencé à contrebattre l’influence américaine. Lorsqu’ils en ont pris conscience, cela a provoqué une crise massive chez ceux qui étaient chargés de conduire les actions d’influence politique, car ils s’appuyaient jusqu’alors principalement sur les médias américains – lesquels étaient ensuite repris par les médias étrangers – qu’ils ont contribué à créer et avec lesquels des relations occultes ont toujours été entretenues au nom de la sécurité nationale. Il leur a donc fallu réagir rapidement afin de ne pas perdre le contrôle de la situation.

Synthèse de Alimatou SARR

 

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